Le fil rouge · sujet 9/22 · 1453

La chute de Constantinople en 1453 et ses conséquences

29 mai 1453 : Mehmed II prend Constantinople. Le siège, son enjeu, puis ses suites : un Bosphore à péage, une Europe qui le contourne, des détroits disputés.

HistoireInnovationÉconomie et finance
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Miniature du XVe siècle montrant le siège de Constantinople : l'armée ottomane, ses canons et ses navires devant la ville fortifiée
Le siège de Constantinople (1453) · Jean Le Tavernier, Bibliothèque nationale de France, ms. français 9087, f. 207v · Domaine public
Sommaire
  1. Cinquante jours devant les murailles
  2. La fin d'un empire, la clé de deux mers
  3. Le Bosphore devient un péage
  4. Contourner les gardiens de l'Orient
  5. Les détroits, de Mehmed II à la guerre d'Ukraine
  6. Le maillon suivant

Au matin du mardi 29 mai 1453, après près de deux mois de siège, les soldats du sultan Mehmed II franchissent les murailles de Constantinople.⁠[1] Quelque part dans la mêlée, le dernier empereur byzantin, Constantin XI, disparaît, et avec lui un empire qui se disait romain depuis plus de mille ans. La ville tombe ; son histoire, elle, ne fait que commencer. En changeant de maître, Constantinople change aussi le destin d'un passage entre deux mers, et l'Europe va chercher pendant des siècles le moyen de s'en passer.

Le fil rouge de 1453
  1. 1453
    La prise de Constantinople
    Mehmed II s'empare de la capitale byzantine le 29 mai.
  2. 1454
    Le Bosphore devient un péage
    Venise garde le droit de commercer, contre une taxe de 2 % sur ses ventes.
  3. 1475
    La mer Noire se referme
    Caffa, le comptoir génois de Crimée, tombe aux mains des Ottomans.
  4. 1478
    L'Orient coûte plus cher
    La paix impose à Venise 10 000 ducats par an pour commercer.
  5. 1923
    Fin d'une capitale
    Istanbul reste capitale impériale près de cinq siècles.
  6. 1936
    Les détroits sous convention
    La convention de Montreux fixe le passage, toujours en vigueur.
  7. 2022
    Montreux appliquée en pleine guerre
    Ankara interdit les détroits aux navires de guerre des belligérants.

Avril-mai 1453

Cinquante jours devant les murailles

L'affaire se prépare bien avant que tonnent les canons. Sur la rive européenne du Bosphore, Mehmed II fait élever la forteresse de Rumeli Hisar, face à celle d'Anadolu Hisar, sur la rive asiatique.⁠[2] La consigne qu'il donne à son commandant, rapportée par le chroniqueur byzantin Doukas, tient en une phrase : ne laisser passer aucun navire entre la mer Noire et la Méditerranée, quel que soit son pavillon.⁠[3] Avant même le siège, le détroit a trouvé son gardien.

La forteresse de Rumeli Hisar, ses tours et ses remparts sur la rive européenne du Bosphore
Rumeli Hisar, sur la rive européenne du Bosphore. Avec Anadolu Hisar, en face, elle permettait de contrôler le détroit avant même le siège.Rumeli Fortress, view from Otağtepe · Hamdigumus · CC0

Le 5 avril 1453, une heure après le lever du jour, l'armée ottomane se déploie devant la ville. Le Vénitien Nicolò Barbaro, enfermé dans Constantinople, l'estime à quelque 160 000 hommes ;⁠[4] Georges Sphrantzès, un proche de l'empereur, parle de 200 000 hommes et de 400 navires.⁠[1] Les chroniqueurs voient grand. Les historiens d'aujourd'hui retiennent plutôt 60 000 à 80 000 hommes, ce qui reste écrasant.⁠[5]

Car derrière les remparts, le compte est vite fait. Sphrantzès dénombre 4 773 Grecs et à peine 200 étrangers en état de se battre.⁠[1] Doukas parle de 8 000 hommes en armes, tout au plus.⁠[3] Pour tenir, la ville mise sur deux défenses : ses murailles terrestres, élevées en 412-414 sous Théodose II,⁠[6] et une chaîne tendue en travers de la Corne d'Or, son port, jusqu'à Galata, sur l'autre rive.⁠[3]

Une section des murailles théodosiennes d'Istanbul, avec ses tours de pierre et de brique
Les murailles théodosiennes aujourd'hui. Élevées au Ve siècle, elles fermaient la ville du côté de la terre.Theodosian Walls of Constantinople, Istanbul · Carole Raddato · CC BY-SA 2.0

Face à ces murs, Mehmed a apporté une arme d'un genre nouveau. Doukas en raconte l'origine comme une affaire d'argent : un fondeur hongrois a d'abord proposé ses services à l'empereur, qui le payait mal. Il passe chez le sultan et, en trois mois, sort de ses moules un canon que Doukas appelle un « monstre ».⁠[3] Le Grec Kritoboulos parle d'un moule long de quarante empans et de 1 500 talents de bronze et d'étain, « à ce qu'on rapportait ».⁠[7] Barbaro note que l'un des canons pointés sur la porte Saint-Romain lance des boulets d'environ 1 200 livres vénitiennes.⁠[4] Mehmed fera couler plus tard d'autres pièces géantes ; l'une d'elles, œuvre du fondeur Munir Ali, en deux parties qui se vissent, est aujourd'hui conservée en Angleterre.⁠[8]

Grande bombarde ottomane en bronze, en deux pièces vissées, exposée au fort Nelson en Angleterre
La grande bombarde des Royal Armouries, commandée par Mehmed II après le siège. Ce n'est pas le canon de 1453, mais elle en donne l'échelle.Dardanelles Gun, Turkish bronze · Tim Sheerman-Chase · CC BY 2.0

Un débat d'historiens : le canon a-t-il pris la ville ?

À en croire Kritoboulos, les canons ont rasé le mur intérieur comme le mur extérieur.⁠[7] Les historiens actuels sont plus prudents. Kelly DeVries estime que la grande bombarde n'a pas fait de dégâts décisifs, et que ce sont les mortiers tirant sur le port qui ont épuisé la défense ; Marios Philippides et Walter Hanak pensent qu'elle n'a pas eu le succès attendu contre les murailles.⁠[9] Même son sort est discuté : Doukas la dit restée en service, d'autres auteurs la disent fendue dès le deuxième jour.⁠[3]

Reste la chaîne du port, qui interdit à la flotte ottomane d'entrer dans la Corne d'Or. Mehmed la contourne d'une manière que personne n'attendait : par la terre. Sur la colline de Galata, ses hommes posent des glissières couvertes de poutres, longues d'environ huit stades, et y halent des navires jusque dans le port.⁠[7] Soixante-douze selon Barbaro, quatre-vingts selon Doukas : des fustes et des birèmes, assez légères pour passer une colline.⁠[4]⁠[3] Les défenseurs ont désormais l'ennemi derrière la chaîne qui devait les protéger.

L'assaut final est lancé le 29 mai. On se bat de l'aube jusqu'à midi, écrit Barbaro.⁠[4] Sur les remparts, le Génois Giovanni Giustiniani, venu de Gênes avec deux grands navires et ses soldats, et que l'empereur avait fait protostrator, tombe blessé : une flèche d'arbalète en pleine poitrine selon Kritoboulos, une balle de plomb dans le bras selon Doukas.⁠[7]⁠[3] Barbaro, qui n'aime guère les Génois, l'accuse d'avoir abandonné son poste pour fuir vers son navire.⁠[4]

Et l'empereur ? Les témoins ne s'accordent pas. Kritoboulos le fait tomber en combattant ; Doukas le dit tué comme un simple soldat, par des hommes qui ne l'ont pas reconnu ; Barbaro rapporte la rumeur qu'il se serait pendu.⁠[7]⁠[3]⁠[4] Une seule chose est sûre : Constantin XI n'a pas survécu à sa ville.

Ce que les sources ne disent pas

Une longue chronique attribuée à Sphrantzès, avec le dernier discours de Constantin XI, a nourri bien des récits. En 1934, J. B. Falier-Papadopoulos a montré qu'elle n'était pas de lui : seule sa chronique brève est authentique, la longue a été composée plus tard.⁠[10] Quant à la petite porte de la Kerkoporta, laissée ouverte et par laquelle les Turcs seraient entrés, elle ne repose que sur le récit de Doukas, et les historiens ne tranchent pas.⁠[3]⁠[9]

330-1453

La fin d'un empire, la clé de deux mers

Ce jour-là, il ne tombe pas qu'une ville. Inaugurée le 11 mai 330, Constantinople a été pendant plus de onze siècles la capitale d'un empire chrétien qui se voulait l'héritier de Rome.⁠[11] Avec elle s'éteint l'Empire byzantin.

Pour Mehmed II, la ville est une capitale, et surtout une clé. Qui tient Constantinople tient le passage entre la mer Noire et la Méditerranée : selon l'historien Albert Lybyer, la prise de 1453 donne au sultan le contrôle complet des détroits et une position de force face à Gênes et à Venise.⁠[12] Il faudra ensuite plusieurs décennies pour faire de la ville byzantine une capitale ottomane.⁠[2]

Portrait du sultan Mehmed II en buste, de profil, sous une arcade, coiffé d'un turban
Mehmed II, portrait attribué à Gentile Bellini et daté de 1480. La National Gallery de Londres précise que la toile a été presque entièrement repeinte.Portrait du sultan Mehmed II · Gentile Bellini (attribué), National Gallery, Londres · Domaine public

Plus tard, les manuels feront de cette date la fin du Moyen Âge. C'est une convention, popularisée en 1688 par le manuel de Cellarius, qui faisait courir l'époque « de Constantin le Grand à la prise de Constantinople par les Turcs ».⁠[13] En France, l'université fait d'ailleurs commencer les Temps modernes en 1492.⁠[14]

Une autre image a la vie dure : celle de savants grecs fuyant la ville, leurs manuscrits sous le bras, pour allumer la Renaissance italienne. Le voyage avait commencé bien avant. Manuel Chrysoloras enseigne le grec à Florence dès 1397, et Bessarion arrive en Italie en 1437 avec la délégation byzantine du concile de Ferrare-Florence.⁠[15]⁠[16] Après 1453, Bessarion se fait le gardien de l'héritage grec : les livres qu'il donne vers 1468 forment le premier noyau de la bibliothèque Marciana de Venise.⁠[16] La chute a amplifié un mouvement ; elle ne l'a pas lancé.

1453-1475

Le Bosphore devient un péage

Le nouveau maître des détroits n'a aucune intention de fermer boutique. Dès le 1ᵉʳ juin 1453, Galata, la colonie génoise d'en face, se rend contre la garantie des vies et des biens. Elle perd son autonomie, mais Mehmed tient à ce qu'elle reste un port de commerce actif.⁠[17]

Venise, qui assure l'essentiel du commerce d'Orient vers l'Europe, négocie aussitôt.⁠[12] Le traité du 18 avril 1454 garantit aux Vénitiens la liberté de commercer dans toutes les terres du sultan, par mer et par terre, contre une taxe de 2 % sur leurs ventes ; la règle vaut aussi pour les marchands du sultan à Venise.⁠[18] Les privilèges commerciaux de Gênes et de Venise sont ainsi renouvelés presque sans changement.⁠[12] Le passage reste ouvert. Il a simplement un gardien, et ce gardien encaisse.

Plus au nord, en revanche, la porte se referme peu à peu : la mer Noire devient inaccessible aux navires italiens.⁠[19] Caffa, le grand comptoir génois de Crimée, est assiégée dès 1454 ; écrasée par le tribut qu'on lui impose, elle tombe aux mains des Ottomans en 1475.⁠[20] Lybyer tempère : le commerce vers l'Orient par cette mer était déjà presque mort.⁠[12]

En Europe, la nouvelle sème l'alarme, et elle voyage par un moyen tout neuf : l'imprimerie. Entre le 6 et le 24 décembre 1454, un atelier de Mayence imprime un petit calendrier, que l'on appelle aujourd'hui le Türkenkalender et que la Bibliothèque d'État de Bavière attribue à Gutenberg.⁠[21] Mois après mois, ses douze poèmes pressent les souverains d'Europe d'agir contre les Turcs.⁠[22] L'exemplaire connu est conservé à Munich.⁠[21]

1478-1517

Contourner les gardiens de l'Orient

Avec les années, le péage s'alourdit. En 1478, Venise signe avec le sultan un traité de paix qui reprend presque mot pour mot ceux de 1446 et de 1454, mais qui lui coûte désormais 10 000 ducats par an pour ses privilèges commerciaux, et 100 000 ducats à verser en deux ans.⁠[23]

Une idée a longtemps fait recette : les Ottomans auraient bloqué la route des épices, et l'Europe, privée de poivre, se serait jetée sur l'océan pour en trouver une autre. En 1882, l'économiste anglais James Thorold Rogers l'écrit noir sur blanc : la chute de Constantinople a « sans aucun doute » stimulé l'exploration des océans de l'ouest et du sud.⁠[24] L'histoire est belle. Les historiens l'ont pourtant beaucoup nuancée.

Un débat d'historiens : y a-t-il eu un blocus des épices ?

En 1915, Albert Lybyer objecte que les épices passaient alors par la Syrie et l'Égypte des sultans mamelouks, hors de portée des Ottomans jusqu'en 1516 et 1517, et que si la chute de Constantinople avait fermé les routes, le prix des épices aurait nettement monté entre 1453 et 1498, ce qui n'est pas le cas.⁠[12] Frederic Lane le confirme en 1968 avec les prix de Venise : le poivre y tombe vers 1432 et reste bas jusqu'à la guerre vénéto-ottomane de 1499.⁠[25] Kevin O'Rourke et Jeffrey Williamson apportent une nuance : une fois l'inflation déduite, le prix du poivre augmente à partir de 1450 en Angleterre, en Belgique, aux Pays-Bas et en Autriche, ce qui rend une route directe de plus en plus tentante.⁠[26]

Prix moyen du poivre en Angleterre au XVe siècle, par décennie (shillings la douzaine de livres)

Prix moyen du poivre en Angleterre au XVe siècle, par décennie (shillings la douzaine de livres)
decennieshillings
1401-1012
1411-2032
1421-3016
1431-4013
1441-509
1451-6013
1461-7014
1471-8014
1481-9017
1491-150017
Source : J. E. Thorold Rogers, A History of Agriculture and Prices in England, vol. III et IV, cité par A. H. Lybyer (1915), note 12. Prix nominaux, que Lybyer juge approximatifs.

Surtout, l'élan portugais n'a pas attendu 1453. Ceuta est prise en 1415, Madère colonisée en 1419-1420, les Açores en 1439.⁠[26] En 1434, Gil Eannes double le cap Bojador, et le 18 février 1453, trois mois avant la chute de Constantinople, le chroniqueur Zurara met le point final à son récit des découvertes d'Henri le Navigateur.⁠[27]

Ce que les sources permettent d'affirmer est plus subtil : les puissances de l'Atlantique veulent contourner tous les intermédiaires du commerce oriental. Au XVe siècle, rappelle Lybyer, le sultan mamelouk et ses sujets prélèvent leur part sur tout ce qui passe, et Venise s'assure l'essentiel du transport et des profits.⁠[12] En tenant les détroits et en taxant les marchands vénitiens, les Ottomans s'ajoutent à la liste des gardiens. 1453 ne déclenche pas la course vers l'océan ; elle lui donne une raison de plus. Deux voyages en sortiront, que nous raconterons chacun dans son article : celui de Colomb vers l'ouest, celui de Vasco de Gama vers l'Inde.

Et les Ottomans ? Quand ils conquièrent l'Égypte en 1516 et 1517, ils ne cherchent pas à étrangler le commerce des épices : ils tentent au contraire d'en augmenter le volume, pour en tirer des revenus.⁠[28]

1774-2022

Les détroits, de Mehmed II à la guerre d'Ukraine

Pour mesurer ce que Mehmed II a gagné en 1453, il suffit de regarder une carte. En prenant Constantinople, les Ottomans tiennent le Bosphore et, avec les Dardanelles déjà turques, toute la voie d'eau qui relie la mer Noire à la mer Égée.⁠[29] Une fois la Crimée conquise, la mer Noire devient, selon le mot de l'historien Ahmed Şükrü Esmer, un « lac turc » fermé aux navires étrangers, et le reste jusqu'au traité de Kutchuk-Kaïnardji, en 1774.⁠[29]

Ce jour-là s'ouvre un dossier que l'Europe ne refermera plus : la question des détroits.⁠[30] En 1947, Esmer écrit qu'elle fonde depuis près de deux siècles les relations de la Turquie avec les grandes puissances.⁠[29] Elle survit même à l'Empire ottoman : en 1946 et 1947, les pressions soviétiques pour obtenir des bases et un droit de transit dans les détroits comptent parmi les raisons de la doctrine Truman.⁠[31]

Miniature ottomane montrant Istanbul et Galata de part et d'autre de la Corne d'Or, avec leurs maisons, leurs mosquées et des navires
Istanbul et Galata peintes par Matrakçı Nasuh vers 1537, moins d'un siècle après la conquête. La ville restera une capitale impériale jusqu'en 1923.İstanbul ve Galata · Matrakçı Nasuh · Domaine public

La ville, elle, reste le cœur d'un empire pendant près de cinq siècles. Mehmed II la repeuple, notamment par des installations forcées venues de tout l'empire,⁠[32] et fait aussitôt de Sainte-Sophie une mosquée.⁠[33] Il faut attendre le 13 octobre 1923 pour qu'une loi d'un seul article fasse d'Ankara la capitale de la Turquie.⁠[34] Sainte-Sophie, devenue musée en 1934, a changé de statut une fois encore en 2020, une décision que l'UNESCO a dit « regretter profondément ».⁠[33]⁠[35]

Le passage, lui, obéit depuis le 20 juillet 1936 à la convention de Montreux. En temps de paix, elle garantit aux navires de commerce une liberté complète de passage, de jour comme de nuit, quel que soit leur pavillon,⁠[36] tandis que les navires de guerre restent soumis à des limites précises. Ankara la présente comme l'un des rares accords multilatéraux de son époque encore en vigueur.⁠[37]

En 2022, ce vieux texte revient au premier plan. Le 27 février, quelques jours après le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, le ministre turc des Affaires étrangères qualifie la situation de « guerre » et annonce que la Turquie appliquera la convention.⁠[38] Le lendemain, il dit avoir prévenu tous les pays, riverains ou non, de ne pas faire passer de navires de guerre par les détroits ; ceux qui regagnent leur base en mer Noire restent autorisés, comme le prévoit le texte.⁠[39]⁠[36] Plus de cinq siècles après Mehmed II, c'est toujours sur les rives du Bosphore que se décide quel navire de guerre peut passer.

Le détroit que Mehmed verrouillait avec deux forteresses voit aujourd'hui défiler plus de 41 000 navires par an, environ 113 par jour, selon les chiffres du ministère turc des Transports.⁠[40] En 1936, il n'en passait que 17 par jour.⁠[37]

Moscou, « troisième Rome » ? Un héritage disputé

En 1472, Ivan III, grand-prince de Moscou, épouse Sophie Paléologue, nièce de Constantin XI.⁠[41] Vers 1523-1524, le moine Philothée de Pskov écrit que « deux Rome sont tombées, la troisième est debout, et il n'y en aura pas de quatrième ».⁠[42] L'historien Marshall Poe souligne pourtant que le pouvoir moscovite a ignoré la formule au XVIe siècle, et qu'elle n'est devenue une « idéologie impériale » que sous la plume d'historiens du XIXe siècle ; d'autres spécialistes y voient au contraire la quintessence de l'identité russe.⁠[42]⁠[43]

Le maillon suivant

Les Ottomans tiennent désormais la porte de l'Orient, et chaque passage se paie. Bientôt, un navigateur va proposer de l'éviter tout à fait, en partant vers l'ouest à travers l'océan. Il s'appelle Christophe Colomb : c'est le maillon suivant du fil rouge.

Pour aller plus loin

Sources

  1. Georges Sphrantzès, Chronicon Minus, trad. anglaise M. Philippides, 1980 ; De Re Militari
  2. Patricia Blessing, Creating an Ottoman Capital: Istanbul in the Late Fifteenth Century, Society of Architectural Historians, 2016
  3. Doukas, Decline and Fall of Byzantium to the Ottoman Turks, trad. et notes H. J. Magoulias, Wayne State University Press, 1975
  4. Nicolò Barbaro, Journal du siège de Constantinople (1453), trad. anglaise J. R. Melville-Jones, 1969 ; De Re Militari
  5. Mark Cartwright, 1453: The Fall of Constantinople, World History Encyclopedia, 2018 (synthèse)
  6. Jona Lendering, Constantinople, Theodosian Walls, Livius.org
  7. Kritoboulos d'Imbros, Histoire de Mehmed le Conquérant, trad. anglaise C. T. Riggs, Princeton University Press, 1954 ; De Re Militari
  8. Royal Armouries, Voice of the Guns gallery, Fort Nelson
  9. Michael Angold, Recension de M. Philippides et W. K. Hanak, The Siege and the Fall of Constantinople in 1453 (2011), Reviews in History, n° 1101, 2011
  10. Marios Philippides, The Fall of Constantinople: Bishop Leonard and the Greek Accounts, Greek, Roman and Byzantine Studies, 22/3, 1981
  11. Ralph W. Mathisen, Constantinople Is Founded, EBSCO Research Starters, 2022
  12. Albert Howe Lybyer, The Ottoman Turks and the Routes of Oriental Trade, English Historical Review, 30/120, 1915
  13. Johan Huizinga, Een schakel in de ontwikkeling van den term Middeleeuwen?, Verzamelde werken, t. 4
  14. Pierre Savy, L'histoire à la découpe, La Vie des idées, 2014, à propos de J. Le Goff, Faut-il vraiment découper l'histoire en tranches ?
  15. University of Pennsylvania Libraries, Transmitting Knowledge; Greek Scholarship Reborn, exposition Making the Renaissance Manuscript
  16. Eva Del Soldato, Basilios Bessarion, Stanford Encyclopedia of Philosophy
  17. Halil İnalcık, Galata, Büyük İstanbul Tarihi
  18. Samuele Romanin, Storia documentata di Venezia, t. IV, Venise, Naratovich, 1856
  19. Benjamin Arbel, The Last Decades of Venice's Trade with the Mamluks, Mamluk Studies Review, VIII/2, 2004
  20. Ihor Stebelsky, Teodosiia, Encyclopedia of Ukraine, Canadian Institute of Ukrainian Studies
  21. Bayerische Staatsbibliothek, Eyn manung der cristenheit widder die durken [Türkenkalender], catalogue des incunables BSB-Ink, M-149
  22. Constantin Ittu, Marginal Notes to a Gutenberg's Incunabulum: The Türkenkalender (1454), Apulum, 60/1, 2023
  23. Diana Gilliland Wright et Pierre A. MacKay, When the Serenissima and the Gran Turco Made Love: The Peace Treaty of 1478, Studi Veneziani, LIII, 2007
  24. James E. Thorold Rogers, A History of Agriculture and Prices in England, vol. IV, Oxford, Clarendon Press, 1882
  25. Frederic C. Lane, Pepper Prices Before Da Gama, Journal of Economic History, 28/4, 1968
  26. Kevin H. O'Rourke et Jeffrey G. Williamson, Did Vasco da Gama Matter for European Markets?, NBER, document de travail 11884, 2005 ; Economic History Review, 2009
  27. C. R. Beazley et E. Prestage, Introduction à Zurara, The Chronicle of the Discovery and Conquest of Guinea, Hakluyt Society, 1896
  28. Giancarlo Casale, The Ottoman Administration of the Spice Trade in the Sixteenth-Century Red Sea and Persian Gulf, Journal of the Economic and Social History of the Orient, 49/2, 2006
  29. Ahmed Şükrü Esmer, The Straits: Crux of World Politics, Foreign Affairs, janvier 1947
  30. Yılmaz Altuğ, The United States of America's Policies Towards Turkish Straits, Belleten, Société turque d'histoire, 56/215, 1992
  31. Département d'État des États-Unis, Office of the Historian, The Truman Doctrine, 1947
  32. Ashmolean Museum, Université d'Oxford, Mehmed II 'Fatih' (1451-81)
  33. Dumbarton Oaks, Université Harvard, Hagia Sophia Resources
  34. Ministère turc de l'Éducation nationale, Ankara'nın Başkent Olması
  35. UNESCO, UNESCO statement on Hagia Sophia, Istanbul, 10 juillet 2020
  36. Convention concernant le régime des détroits (Montreux), Texte de la convention du 20 juillet 1936, art. 1, 2 et 19, texte anglais non officiel, Centre for International Law, Université nationale de Singapour ; texte faisant foi en français, Recueil des traités de la Société des Nations, vol. 173
  37. Ministère turc des Affaires étrangères, Note on the Turkish Straits
  38. Ali Murat Alhas, Anadolu Ajansı, Turkiye set to implement provisions of Montreux Convention, 27 février 2022
  39. Mümin Altaş, Anadolu Ajansı, Dışişleri Bakanı Çavuşoğlu: Kıyıdaş olan, olmayan bütün ülkeleri boğazlardan savaş gemisi geçirmemesi konusunda uyardık, 28 février 2022
  40. TRT Haber, d'après Anadolu Ajansı et le ministère turc des Transports, İstanbul Boğazı'ndan geçen yıl 41 bin 363 gemi geçti, 6 février 2025
  41. Projet Medieval Russian Princesses, Université d'État de Saint-Pétersbourg, Sophia (Zoe) Palaiologina
  42. Marshall Poe, Moscow, the Third Rome: The Origins and Transformations of a 'Pivotal Moment', Jahrbücher für Geschichte Osteuropas, 49, 2001, p. 412-429
  43. M. V. Dmitriev, D. M. Bulanin et al., The theory of Moscow as the Third Rome: Texts and contexts, Studia Slavica et Balcanica Petropolitana, 2023/2

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